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Sectes, églises et religions

Albin Michel, 1998

Aujourd’hui, ceux qui se disent inspirés, habités par l’Esprit ou des esprits, ou encore mus par des « énergies » ou des « forces » qui les transcendent, ne manquent pas.  Ces « esprits » qui leur parlent et les enseignent leur demandent parfois d’enseigner eux aussi, d’écrire, de parler, de guérir…
     Qui sont ces « esprits » ?  Esprits de défunts ?  Des anges ?  Des entités ?  Il faudrait en même temps se demander qui sont ces personnes qui parlent et qui transmettent ces paroles.  Quelle est leur histoire ?  Leur mémoire ?  Dans quel état est leur esprit à eux ?
     Parfois les entités se nomment, et les « véhicules », « canaux » ou « channels » diront : « Attention, ce n’est plus moi qui parle, c’est Untel.  C’est l’ange, c’est la Vierge Marie, c’est le Christ ou bien Dieu lui-même », conférant ainsi à ce qui est dit une autorité spirituelle, angélique ou divine…  Ces paroles transmises avec foi et conviction rencontreront l’étonnement, l’émerveillement et l’adhésion d’un certain nombre d’auditeurs, comme elles rencontreront parfois le jugement et la condamnation d’autres auditeurs qui ne verront dans tout cela que des manifestations dangereuses, inutiles, voire démoniaques.
     Ces messages venus d’ailleurs rencontreront également le scepticisme et seront considérés comme des « remontées d’un inconscient » plus ou moins encombré ou mal exploré ; on parlera alors de « bouffées délirantes », symptômes de mal-être dans une histoire particulière ou plus largement de « malaise dans la civilisation ».
     Reste à trouver une attitude qui ne soit ni adhésion aveugle, ni condamnation tout aussi aveugle, ni encore l’ironie facile et humiliante des clercs psychanalystes ou théologiens.  « La voie du milieu », de l’entre-trois-dires (là où précisément se trouve le sujet qui écoute, entre le dire du conscient et celui de l’inconscient ; ce troisième demeure l’inconnu dont les deux premiers dires tentent d’être les témoins), cet entre-trois ne pourra être que le centre d’une interrogation  honnête ou d’une foi qui cherche à comprendre, une foi incrédule qui n’est pas prête à croire n’importe qui ou n’importe quoi sans examen, mais qui ne fait pas non plus du doute incessant son absolu.  Il y a des choses qu’on ne peut pas comprendre que parce que d’abord on y croit, il faut aimer ce qu’on cherche à comprendre.
     L’interrogation, cela suppose en premier lieu la reconnaissance des faits sur lesquels on s’interroge et la reconnaissance que ces faits ne sont pas si nouveaux et se manifestent régulièrement dans l’histoire.  Il s’agira de considérer ensuite l’interprétation que l’on donne de ces faits, parce que là est sans doute le problème, interpréter ou ne pas interpréter, « là et la question », là est aussi notre liberté.
     L’examen des faits et de leurs interprétations ne dit pas encore s’il s’agit de vrais ou de faux prophètes, de vrais ou de faux mystiques, d’authentiques médiums ou d’authentiques charlatans.  Il n’est pas dit non plus si ces « enseignements » sont de réels messages et signes pour notre temps, espérance d’un monde meilleur, d’une nouvelle vie, ou illusions, fantasmes, messages et signes d’un triste temps, d’une époque malade, d’un cycle qui touche à sa fin.
     Pour trouver quelques éléments de discernement, il ne sera pas vain de faire appel aux recherches de la psychologie contemporaine et à la sagesse des grandes traditions spirituelles de l’humanité.

Les faits
     Depuis les temps les plus reculés, des hommes et des femmes disent recevoir des signes ou des messages de puissances transcendantes.  En Inde, on les appelle des rishis, des voyants.  Dans les traditions sémitiques, on les appelle des nabis, des inspirés ou des prophètes.
     Les uns et les autres disent que ce qu’ils savent, ils ne l’ont pas acquis ; il ne s’agit pas d’une connaissance, fruit de leurs études et de leurs investigations ; cette connaissance leur est venue d’en haut ou de la profondeur, ils l’ont reçue d’une plus haute conscience ; elle leur a été donnée gratuitement, révélée.  On parlera effectivement alors de Révélation.
     Qu’est-ce à dire ?  Selon Tresmontant, le mot français révélation est un simple décalque du latin revelatio, qui se rattache au verbe revelo, revelare, lequel signifie : ôter le voile, le velum, découvrir.  Ce mot latin revelatio traduit le grec apokalypsis qui signifie : action de découvrir, et se rattache au verbe apokalyptô qui signifie : découvrir, dévoiler.  En grec, le kalymma, c’est ce qui sert à couvrir, le voile, l’écorce.  Kalyptô signifie couvrir, envelopper, cacher.  Apokalyptô, dans la version grecque de la bibliothèque hébraïque, traduit le verbe hébreu galah qui signifie aussi : découvrir, dévoiler.
     Voici ce que disait le prophète Amos au VIIIe siècle avant notre ère : « Il ne fait rien, le seigneur YHWH, il ne fait aucune chose sans qu’il révèle (galah) son secret (sôdô) à ses serviteurs les prophètes » (Amos 3, 7).
     Selon la pensée biblique, l’histoire humaine, c’est la création qui se continue dans l’homme et avec l’homme.  La création de l’homme est une étape dans l’histoire de la création.  Et cette création de l’homme n’est pas achevée dès le commencement.  L’histoire humaine est celle d’une genèse orientée vers un terme.
     Dans l’histoire de la création de l’humanité, il existe un moment qui constitue une étape nouvelle dans cette genèse, c’est la création d’un peuple qui a une fonction germinale pour l’ensemble de l’humanité à venir.  Israël n’est pas un peuple choisi parmi d’autres peuples préexistants.  Israël est le commencement, le germe d’une « humanité nouvelle », ou qui se considère comme telle, et on verra que c’est un phénomène qui se produit souvent : une Révélation donnée à un homme ou à un groupe avec l’espérance que de ce groupe particulier naisse un monde nouveau.
    La création d’une humanité nouvelle commence par la création d’un germe qui contient en lui une science, qui porte en lui une sagesse, qui est destinée à l’humanité entière.
     Ce peuple ou cette portion d’humanité n’a pas été créé pour s’enclore en lui-même, se fermer sur lui-même.  Il a été constitué pour porter et communiquer à l’humanité entière la science qui est insérée ici dans l’humanité.
     Ce peuple est donc essentiellement un peuple prophétique, s’il reste fidèle à ce qui l’a constitué au départ, à ce qui fut sa raison d’être initiale.
     Qu’est-ce que la Révélation ?  C’est la communication par Dieu, à l’homme, d’une connaissance, d’une science, d’une intelligence, par l’intermédiaire d’un homme qu’en hébreu on appelle nabi, ce que les traducteurs juifs alexandrins de la bible hébraïque ont traduit en grec par le mot prophètès, que les Latins ont rendu par propheta, et nous, en français, par prophète.  Le mot grec prophètès vient du verbe prophèmi qui signifie : dire ou annoncer d’avance.  Le prophètès dans la langue grecque classique, c’est l’interprète d’un dieu, celui qui transmet ou explique la volonté des dieux.  C’est aussi l’interprète des paroles d’un oracle ou d’un devin, l’interprète d’une doctrine.  C’est enfin celui qui annonce l’avenir. Dans la tradition hébraïque, le nabi est l’homme par lequel Dieu communique son message.
      Sur quoi porte la Révélation ?  Elle porte sur ce que l’homme, par ses seuls moyens, par la seule analyse fondée sur l’expérience, ne pouvait pas découvrir et connaître.  Elle porte essentiellement sur la signification de l’œuvre créatrice de Dieu, sur sa finalité ultime.  Seul l’auteur du poème, le compositeur de la symphonie, sait quel est le terme qu’il vise dans son œuvre, et celui à qui il communique son secret.  La Révélation, c’est la communication du secret de Dieu, de ses intentions.  Le message communiqué, c’est cela que les auteurs hébreux appellent la parole de Dieu : c’est le contenu du message, sa substance.
    On connaît le nom des prophètes : Moïse, Elie, Isaïe, Jérémie, Amos…  Il ne faudrait pas oublier ceux qui les ont précédés : Zoroastre, ou les grands rishis de l’Inde par exemple à l’origine des Védas.  Eux aussi parlent d’un plan du Réel qu’on n’atteint pas par la raison ou la simple expérience humaine mais par la Révélation.

     Dieu ne parle jamais en direct, il parle à travers un homme qui, aussi pur soit-il, a un inconscient et qui, du simple fait qu’il parle, appartient à une certaine culture, société, civilisation, histoire avec toutes ses limites.
     Il s’agit donc de faire la part du Message, de son origine qui peut être divine et du messager, de son origine qui est certainement humaine puisque c’est en tant qu’humain qu’il parle à d’autres humains.  Ce n’est nullement nier le fait de l’inspiration, c’est rappeler les conditions dans lesquelles a eu lieu cette inspiration.
     Claude Tresmontant remarque, reprenant le sujet déjà traité par Thomas d’Aquin dans la Somme, au chapitre sur la prophétie : « On s’imagine plus ou moins que l’inspiration divine se substitue à l’intelligence du prophète, que le prophète est totalement passif et inerte sous l’inspiration, comme une secrétaire de nos jours à qui son patron dicte son courrier.  Mais non.  Il suffit d’étudier de plus près les grands prophètes hébreux, Amos, Osée, Isaïe, Jérémie, Ezéchiel et d’autres pour se rendre compte que les prophètes hébreux sont actifs, éminemment, dans l’œuvre prophétique.  Ils opèrent avec leur intelligence, leur courage, leur sainteté, leur tempérament.  Le prophétisme hébreu est l’œuvre conjointe de Dieu et de l’homme.  Dieu ne se substitue pas à l’homme.  Il l’enseigne, il l’instruit, il l’éclaire, il l’informe du dedans.  Il le recrée.  Il le prépare du dedans. »
     Voici ce que nous dit le livre de Jérémie (VIIe siècle avant notre ère) : « La parole de YHWH fut sur moi pour me dire : Avant même que je te forme dans le ventre [de ta mère], je te connaissais, et avant que tu sortes de la matrice, je t’avais consacré, je t’avais sanctifié.  Prophète [nabi] pour les nations je t’ai placé ! » (Jr. 1, 4).
     Le prophète est préadapté à cette fonction qui va être la sienne : communiquer à l’humanité la science qui vient de Dieu.  Il est humainement préparé à cette œuvre, et cela se voit, dans son caractère, lorsqu’on étudie son œuvre de près.
      Au XIXe siècle, et encore au XXe, des savants s’imaginent ceci : ou bien c’est Dieu qui enseigne dans cette bibliothèque que l’on appelle la Bible, ou bien c’est l’homme.  Or, la science que constitue la critique biblique montre que ce sont manifestement des hommes qui s’expriment avec les idées de leur temps, leur tempérament, leurs défauts même.  Donc, ce n’est pas Dieu.
     C’était le sophisme de Renan.  L’erreur de base, c’est de s’imaginer qu’il faut admettre le présupposé : ou bien, ou bien.  En réalité, il n’y a pas d’alternative, c’est Dieu avec l’homme et l’homme avec Dieu qui parle.

     Ainsi les textes sacrés ont leur histoire ; mieux la connaître nous invite non pas à moins y croire mais à moins  les idolâtrer.  Là aussi, « c’est la vérité mais non pas toute » et on peut imaginer que là où croît la culture, décline le fanatisme.  On comprend également que dans certains pays, on en vienne à tuer ou à exiler ceux qui représentent cette culture et qui, en affirmant la possibilité plurielle de l’interprétation, rappellent l’homme à sa liberté face aux autres hommes, mais face aussi au Dieu dont il est capable de discuter ou de « dialoguer » la parole.
     Les textes sacrés ont leur histoire.  Les médiums, les prophètes ont eux aussi leur histoire, qui va influencer pour le meilleur ou pour le pire la qualité de leur message.
     Lorsque quelqu’un se présente comme étant le canal d’une parole ou d’une révélation qui le dépasse, il n’est pas malsain de s’interroger sur le lieu, la profondeur d’où lui vient son inspiration.  De la même façon qu’il n’est pas mauvais de s’interroger sur cet espace en nous-mêmes d’où naît une parole, d’où naît un désir.
     D’où est-ce que je parle ?  La question n’est pas à poser seulement à propos du contexte social comme on l’a fait ces dernières années, mais aussi à propos du niveau de conscience ou d’inconscience dans lequel se trouve le locuteur.
   

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